Entretien réalisé le 4 juin 2026 à l’occasion de la parution de l’ouvrage La violence au nom de la loi, coécrit par Shoshana Fine et Thomas Lindemann (parution le 19 juin 2026 aux Presses de Sciences Po).
Entretien avec Shoshana Fine : penser la violence au nom de la loi
Dans cet ouvrage, les deux politistes interrogent un paradoxe rarement exploré : loin d’être uniquement un rempart contre la violence, la loi peut également contribuer à la légitimer. À partir de deux études de cas — les naufrages de migrants dans la Manche et l’intervention militaire en Libye en 2011 — les auteurs analysent la manière dont les décideurs politiques mobilisent les catégories juridiques pour justifier certaines formes de violence ou s’en déresponsabiliser.
« La violence au nom de la loi » : genèse d’un projet
D’où est venue l’idée de cet ouvrage ?
Shoshana Fine : Nous réfléchissons à la question de la violence de la loi depuis plusieurs années. Tout est parti d’une réflexion autour d’un article qui m’a amenée à m’interroger sur la manière dont les décideurs politiques délèguent leur responsabilité face aux morts de migrants en Méditerranée. Souvent, ils se réfèrent aux lois pour justifier leur irresponsabilité, associant le sauvetage au principe de souveraineté. Ils ont tendance à présenter les migrants comme responsables de leur situation de détresse, estimant qu’ils ont choisi de participer à une activité illégale.
Que signifie concrètement le titre La violence au nom de la loi ?
Shoshana Fine : De nombreuses approches dominantes des relations internationales, notamment les approches libérales, considèrent la violence comme quelque chose d’extérieur au droit. De même, un ensemble de juristes et de politistes critiques, s’appuyant sur Agamben et sur la notion d’« état d’exception », ont mis en évidence les ressorts de la violence exercée contre les populations à travers la privation de leurs droits ou la suspension de la loi. C’est peut-être là que nous avons une différence importante avec certaines analyses de l’état d’exception : la violence des démocraties libérales contemporaines ne passe pas seulement par la suspension du droit, mais aussi et peut-être surtout par sa normalité même, par son application apparemment rationnelle. Notre problème n’est pas principalement la suspension du droit, mais la manière dont le droit lui-même peut devenir producteur de violence.
Ce n’est pas tant le contenu des lois qui nous intéresse que leur structure formelle, qui permet de légitimer certaines formes de violence.
Deux terrains d’enquête : la Manche et la Libye
Quels sont les principaux cas étudiés dans l’ouvrage ?
Shoshana Fine : Nous avons travaillé sur deux études de cas.
La première concerne les naufrages de migrants dans la Manche, notamment celui de novembre 2021, le plus meurtrier jamais survenu dans la Manche, qui causa la mort de vingt-sept personnes, ne laissant que deux survivants. Nous avons analysé les discours de responsables politiques afin de comprendre comment ils construisaient une forme d’irresponsabilité face à ces décès.
La seconde porte sur les bombardements français dans le cadre de l’opération menée par l’OTAN visant le régime libyen en 2011. Nous avons aussi mené des entretiens avec différents responsables politiques et décideurs impliqués dans ces questions. Alors que notre entretien avec Gérald Darmanin a montré une relation essentiellement instrumentale au droit, les diplomates proches de Nicolas Sarkozy dans le cas libyen y voyaient davantage un cadre normatif porteur de valeurs universelles, de progrès et de démocratie. Lors de notre entretien, Darmanin a présenté le droit comme une contrainte limitant l’action de l’exécutif « la loi s’impose », « nous avons peu de marge de manœuvre » tout en affirmant qu’il est efficace pour protéger des vies en mer mais inadapté à la protection des frontières. Cette position contraste avec ses déclarations publiques, où les normes juridiques sont mobilisées pour légitimer des politiques migratoires restrictives et déresponsabiliser les autorités étatiques face aux morts de migrants en mer. À l’inverse, les diplomates du cas libyen semblaient davantage convaincus de la valeur intrinsèque du droit, de sa rationalité et de sa capacité à promouvoir un ordre moral et politique universel.
L’objectif du livre n’est pas de critiquer la loi en elle-même, mais plutôt sa fétichisation ainsi que sa prétention à l’universalité, à l’objectivité et à la logique.
Quelles sont les principales limites de votre travail ?
Shoshana Fine : Nous nous concentrons principalement sur les décideurs politiques. Cela permet de comprendre comment les élites participent à la légitimation de la violence auprès du public, mais il serait tout aussi intéressant d’étudier la manière dont les normes juridiques et morales interviennent dans les pratiques quotidiennes des acteurs de terrain, qu’il s’agisse des fonctionnaires, des bureaucrates, des humanitaires, des militaires ou encore des professionnels du droit. Explorer leurs raisonnements moraux et leur rapport au droit dans leurs interactions concrètes avec les migrants ou les populations affectées par les conflits constituerait une piste de recherche particulièrement féconde pour l’avenir.
Une réflexion en prise avec l’actualité
En quoi cet ouvrage résonne-t-il avec les débats contemporains ?
Shoshana Fine : Les discours juridiques occupent aujourd’hui une place centrale dans la légitimation de la violence. Le risque est qu’ils absorbent l’ensemble du débat politique.
On peut penser aux discussions autour de Gaza après les attaques du 7 octobre. Beaucoup de responsables politiques, mais aussi certains philosophes du droit de la guerre, ont affirmé qu’Israël « avait le droit » de faire la guerre au nom de la légitime défense. La possession d’un droit tend parfois à clore la réflexion sur les alternatives politiques concrètes et sur les conséquences humaines de l’usage de la violence.
À Gaza, une partie du débat s’est concentrée sur la qualification juridique exacte des événements : génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre. Ces questions sont évidemment importantes. Mais il me semble qu’elles ne devraient pas devenir la condition préalable de notre capacité à reconnaître la souffrance ou à condamner certaines violences. Les morts civiles, les déplacements forcés ou les destructions massives demeurent politiquement et moralement significatifs avant même qu’un tribunal ait statué. Dans des conflits comme Gaza, les questions juridiques sont importantes, mais elles ne devraient pas devenir les seules questions pertinentes. C’est précisément ici que le risque de ce qu’on appelle la nomofication apparaît : lorsque la qualification juridique absorbe progressivement l’ensemble de la réflexion morale et politique. Notre réflexion montre qu’il est nécessaire de conserver une distance critique vis-à-vis des catégories juridiques et d’éviter de les confondre avec la morale elle-même. Ce n’est pas parce qu’une action est légale qu’elle est nécessairement juste.
Nomofication : comprendre les mécanismes de légitimation
Qu’est-ce qui vous a particulièrement surpris au cours de vos recherches ?
Shoshana Fine : À partir de nos enquêtes, nous avons progressivement développé le concept de nomofication, par lequel nous désignons un processus par lequel les individus, les actions et les événements deviennent intelligibles à travers des catégories juridiques qui apparaissent comme universelles, logiques, objectives et, pour cette raison même, morales. Dans cette perspective, la valeur des individus tend à être déterminée par leur rapport à la loi.
Dans le livre, nous développons trois dimensions de la nomofication.
La première est la nomofication morale, qui interroge les liens entre droit et moralité. Souvent, le droit est assimilé à la moralité, comme si ce qui était légal était nécessairement juste.
La deuxième est la nomofication logique, c’est-à-dire la manière dont le droit peut présenter certaines réponses comme nécessaires ou inévitables.
Enfin, nous analysons la nomofication émotionnelle. Alors que l’on pourrait intuitivement s’attendre à ce que le droit serve avant tout un langage objectivant qui neutralise les émotions, nous avons été surpris de constater, à travers nos études de cas, que les références au droit peuvent être investies émotionnellement.
Dans le cas migratoire, la nomofication émotionnelle fonctionne principalement par neutralisation affective. Les catégorisations légales telles que « migrant irrégulier » ou « small boats » dépouillent les migrants de leur individualité et les relèguent à des unités interchangeables dans un cadre légal. À l’inverse, dans le cas libyen, la nomofication émotionnelle opère principalement par activation affective. Les références aux « crimes contre l’humanité », ou aux « violations des droits humains » intensifient l’émotion. Des cadres juridiques tels que la « Responsabilité de protéger » servent de vecteurs à l’indignation morale et à la revendication de justice, légitimant l’action militaire par des appels à des normes universelles.
À qui s’adresse cet ouvrage ?
Shoshana Fine : L’ouvrage s’adresse à un public à la fois académique et, plus largement, citoyen. Il propose des outils pour réfléchir à la place centrale qu’occupe aujourd’hui le discours juridique dans la légitimation des actions politiques et, notamment, de la violence exercée par les démocraties libérales.
Nous espérons qu’il contribuera à nourrir une réflexion critique sur une certaine conception du droit, souvent perçu comme totalisant, échappant à la maîtrise humaine et associé à la moralité comme à la nécessité.
À propos des auteurs
Shoshana Fine est maîtresse de conférences en science politique à ESPOL depuis 2021. Spécialiste des politiques migratoires, elle travaille depuis plus de quinze ans sur les questions de migration, de frontières et de gouvernance internationale. Après une thèse en relations internationales à Sciences Po Paris, elle a poursuivi ses recherches à travers plusieurs postes postdoctoraux en France et en Belgique.
Thomas Lindemann est professeur de science politique à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et à l’École polytechnique. Ses travaux portent principalement sur les conflits armés, la guerre et les relations internationales.
Cette complémentarité entre l’étude des politiques migratoires et celle des conflits constitue l’un des points de départ de leur réflexion commune pour l’ouvrage « La violence au nom de la loi » (Presses de Sciences Po, 2026).